Mangrove- Guadeloupe – Audrey Chapot

La conjoncture de certaines tendances observées ces derniers temps m’interpelle.

Il ne s’agit pas (encore) d’une analyse approfondie, simplement d’un rapport d’étonnement personnel face aux échanges avec mon entourage professionnel, face aux situations et problématiques de ma clientèle, face aux posts qui défilent sur les réseaux sociaux, face à la veille de publications, études, articles et témoignages, entre autres.

Spontanément, je pense à la mangrove, si menacée et si utile à la fois.

Mon propos n’est pas ici d’investir la question de l’écosystème, de sa fabuleuse biodiversité et de son rôle avec les autres biosystèmes de la planète.

Mon propos est de pointer la spécificité de la mangrove en période de fortes turbulences et, « d’en prendre de la graine » !

Pourquoi ?

En période de cyclone en région tropicale, la faune sait instinctivement qu’elle peut se réfugier dans la mangrove pour être à l’abri. Les compagnies d’assurance obligent d’ailleurs les propriétaires de bateau à amarrer leur embarcation dans la mangrove afin de limiter, voire d’éviter les dégâts matériels. La mangrove est une protection naturelle.

Lorsque le cyclone s’active, la mangrove a la force statique et l’épaisseur suffisante pour faire écran. Son enracinement résiste aux plus violentes bourrasques. La mangrove pourra être bousculée, effeuillée, mais elle ne sera pas emportée, ni elle, ni ses habitants réfugiés.

Revenons aux observations. Quelques constats et réactions, en vrac :

  • La proportion de salariés non satisfaits de leur situation professionnelle ne semble pas s’améliorer, qu’il s’agisse du contenu et du sens de leur activité, de la qualité relationnelle, de l’évolution ou de l’amélioration de leurs conditions de travail. Cette proportion est déjà inacceptable.

L’environnement professionnel en entreprise est encore trop souvent toxique humainement. Le chemin est encore long pour assainir les organisations, les modes de management, la valorisation du travail visible et invisible accompli, le sens de l’activité de l’entreprise et la contribution de chacun.

Des initiatives et des alternatives existent pourtant, certaines avec d’excellents résultats lorsque les conditions indispensables sont réunies.

  • Leur réaction à cela est double : ou bien rester dans l’entreprise en « serrant les dents », ce qui s’applique plus généralement aux salariés quadra et plus. Ceci ne tient qu’un temps et mène à la porte de sortie ou au burn-out (ce qui au bout du compte revient au même).

Ou bien changer d’emploi et d’entreprise, ce qui semble s’appliquer plus facilement et très régulièrement aux jeunes générations qui n’ont aucune difficulté à démissionner pour (tenter de) trouver mieux ailleurs. Les trentenaires et plus ont dans l’ensemble plus de difficultés à quitter leur poste sans « garantie » d’un nouvel emploi dans la foulée. Cette hésitation s’explique par diverses raisons, comme la mentalité dominante de chaque génération, les responsabilités familiales à assumer… mais ce n’est pas ici le sujet à développer.

Je ne dirai jamais assez la nécessité de prendre le taureau par les cornes dès les premiers signes de malaise sans attendre le point de non-retour : parfois une consultation suffit pour prendre du recul, changer de perspective, moduler son état d’esprit et analyser la situation autrement pour être en mesure d’agir avec discernement.

Dans certains cas, il est d’ailleurs possible d’éviter que la situation s’envenime plutôt que de quitter l’entreprise et son poste.

Si la meilleure solution est de partir, alors autant décider et agir avec un niveau de vitalité suffisant, c’est-à-dire suffisamment tôt !

  • L’entrepreneuriat attire, souvent présenté comme « la » solution pour gérer une certaine liberté professionnelle, une autonomie, une solution face aux difficultés que vivent les salariés. Certes le nombre de création d’activité augmente, grâce au nombre record et croissant de création de micro-entreprises en France (l’auto-entrepreneur d’il y a quelques années), mais la réalité montre que la moitié d’entre eux ne « tient » pas plus de 3 ans, que les revenus générés sont pour la majorité sous le niveau du SMIC, que n’est pas entrepreneur ni chef d’entreprise qui veut.

Certes, on peut vivre correctement, voire très confortablement, de son activité d’entrepreneur, mais ce n’est pas (encore) la norme en France. Un professionnel salarié compétent ne sera pas forcément un bon entrepreneur : gérer la solitude, la recherche de clientèle, la gestion autonome de son activité, les aspects administratifs, l’irrégularité initiale du chiffre d’affaires… en plus de son cœur de métier n’est pas toujours aisé, surtout en phase de lancement d’activité. Ce travail caché n’est pas suffisamment explicité pour que les futurs entrepreneurs soient au fait de ce qu’ils mettent en place.

Lorsqu’un client me contacte pour se lancer à son compte, nous réinvestissons systématiquement la question, et dans certains cas, la personne se rend compte qu’elle a intérêt à rester dans l’entreprise actuelle, différemment, ou bien à trouver un autre emploi salarié qui lui corresponde mieux.

Lorsque j’échange avec des dirigeants confrontés à un fort turn-over dans leur entreprise, l’idée est de les amener à considérer leur entreprise autrement. En quoi ces personnes qui partent rapidement ne trouvent pas leur compte dans cette entreprise actuelle, alors qu’au moment de l’embauche, employeur et candidat s’étaient « suffisamment accordés » ? A ceux qui acceptent réellement les remises en question nécessaires, et les décisions et actes qui s’imposent, les marges de progrès pour faire évoluer les entreprises et diminuer le turn-over sont énormes et les avantages pour l’entreprise, les dirigeants et les salariés !

  • Parmi les professionnels à leur compte optant pour une reconversion, je constate deux tendances actuelles… qui m’interpellent :

D’une part, les personnes qui se reconvertissent dans le domaine du bien-être et du « développement personnel », voulant –à juste titre– s’immerger et promouvoir un environnement humainement bienveillant et réconfortant. Faire du bien autour de soi pour se faire du bien à soi, et inversement.

D’autre part, les coach qui accompagnent les futurs entrepreneurs et entrepreneurs débutants : comment trouver ses premiers clients, comment générer des revenus en 4 semaines, comment communiquer sur les réseaux sociaux pour trouver ses clients…

Les indépendants, coachs, formateurs, conférenciers sur ces deux secteurs répondent à un besoin, ils le créent en partie aussi.

La conséquence à cette double mouvance est que ces secteurs débordent désormais de professionnels plus ou moins compétents, la concurrence y est rude, malgré les outils de communication en tout genre pour se différencier de son voisin. Les tarifs pratiqués n’ont ni queue ni tête, entre des prix trop bas nécessitant 50h hebdomadaires facturées pour dégager moins d’un SMIC et à l’opposé des honoraires à 5 chiffres (parfois même 6 chiffres !) garantissant au client de « passer un cap ». Comment le client et le professionnel débutant peuvent-ils s’y retrouver ?

D’ici 2 à 3 ans, « l’écrémage naturel » aura agi, faisant qu’un nombre suffisant de professionnels maintiendra son activité pérenne, là où les autres auront dû identifier une alternative professionnelle, de gré ou de force.

Entretemps, il me semble indispensable d’être lucide sur les opportunités réelles de ces secteurs, sans s’y limiter.

A l’échelle sociétale, nous vivons une période de chamboulements majeurs et profonds,

où les conjonctures se complètent pour décupler les effets du modèle actuel à bout de souffle. Nous sommes en situation de croisée des chemins, face à un changement de paradigme, un renouvellement des « règles du jeu », la prise de conscience de la nécessité de changer les comportements et les habitudes de vie.

Les repères volent en éclats, les logiques de fonctionnement mutent, les systèmes institutionnalisés s’étiolent sans parvenir à renouveler leurs rôles de pilier sociétal.

Ce qui se manifeste actuellement, c’est le besoin de s’exprimer, de révéler, massivement ; c’est la volonté que ce qui a été accepté pendant un temps cesse désormais, pour se recentrer sur des valeurs de justice, d’équité, de justesse, de cohérence. C’est le besoin de ralliement, voire de militantisme pour une cause à défendre. C’est aussi la porte ouverte à toutes les dérives et tous les extrémismes possibles, leurs discours et les manipulations qui vont avec.

Cette tendance existe depuis plusieurs années, et certains sourient d’entendre le même refrain de changement en profondeur qui… dure. Les changements majeurs peuvent prendre leur temps, l’inertie opère et c’est souvent avec le recul que nous sommes en mesure d’appréhender l’ampleur des mutations vécues (comme je l’explique dans le chapitre Un autre Grand Récit des activités humaines de L’Esprit des mots).

Cette tendance s’accélère pourtant, et les événements récents de Coronavirus le montrent au jour le jour, avec des conséquences à grande échelle impossibles à anticiper à cette date : une forte tempête monte en puissance (réelle ou exagérée ?), les conséquences sur tous les champs du quotidien sont déjà effectifs et vont s’amplifier.

Une certitude : la nécessité non négociable d’être à l’aise avec l’inconnu (l’un des thèmes de mon prochain livre).

Un pari aussi : celui de bousculer le prêt-à-penser pour initier d’autres manières d’agir, de vivre, de travailler. Une opportunité aussi pour faire évoluer nos mentalités !

A l’échelle individuelle, la situation est similaire.

Ce qui me frappe et que je retrouve notamment en consultation est le besoin et la recherche d’ancrage, de sens, de trouver sa place, de besoin de contribution et de création, de partage et de transmission, qu’elle qu’en soit la forme. Ce n’est pas toujours initialement exprimé ainsi, c’est la source vers laquelle on revient systématiquement.

C’est aussi cette sensation (et la réalité) de trainer ce qui ne nous appartient pas ou plus, d’être encombré, et donc le besoin de s’alléger, d’épurer pour revenir à la source, à l’essentiel de la personne, ce que j’appelle lever les loyautés invisibles.

Ce qui se joue, c’est

  • le besoin et la nécessité de trouver des repères en soi lorsque les repères extérieurs s’écroulent, d’identifier et de revisiter ses structures profondes pour se sentir en sécurité face aux dynamiques en cours et aux décisions à prendre.
  • une crise de l’identité professionnelle, comme miroir ou comme tremplin de l’identité intime. Le retour sur soi, en soi pour trouver, raviver et entretenir la flamme intérieure, permet de se focaliser sur l’essentiel, ce qui fait sens de ce que nous faisons et mettons en œuvre.
  • la priorité de prendre soin de soi, de veiller à une hygiène de vie saine à tous les niveaux, d’être à l’écoute intime de soi, des signaux faibles, tout en se focalisant sur nos priorités. C’est la condition essentielle pour rester fluide en période de turbulences  (opportunités ou « pépins » qui surviennent).

Exprimé d’une autre manière, derrière le « que faire ? » et le « comment faire ? » d’il y a quelques années, il y a le « qui suis-je ? » et « au nom de quoi ? » de nos jours!

Tout se passe comme si cette quête d’identité donnait de l’épaisseur à l’être et à l’existence, lui donnait une stabilité face aux remous ambiants, une lucidité et une détermination face aux discours environnants, anxiogènes ou non.

Le sociétal et l’individuel se font écho :

Le trop plein de l’un renvoie au trop plein de l’autre.

Le délitement de l’un questionne la fragilité de l’autre.

Les révolte, défis et enjeux de l’un ouvrent l’opportunité à l’autre d’assainir son quotidien.

Actuellement, la mangrove, silencieuse, nous enseigne.

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Complément : Cet article fait écho au décryptage de l’année d’Isabelle Sengel. C’est en partageant nos ressentis et analyses personnels que l’envie d’écrire chacune un article sur le sujet s’est imposée à toutes les deux ! Notre porte d’entrée et notre démarche sont différentes, les conclusions tirées se rejoignent.

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