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Le temps long permet une mise en perspective efficace.

 

Là où nous sommes enclin à être happé par trop d’informations, trop de biais, trop de morcellement, le temps long offre l’avantage d’évacuer les effets perturbateurs et limitants du court terme. Parallèlement, le temps long nous rappelle à notre humilité, trop souvent oubliée au profit d’un égo débordant.

 

Mais comment synthétiser des milliers, des millions d’années d’histoire humaine?

 

Considérons tout d’abord les invariants, ce qui, quels que soient les époques et les lieux, reste vrai. L’homme vit selon quelques invariants, et les cultures et civilisations créées sont construites sur ces invariants.

 

Les activités dites professionnelles, leurs évolutions et leurs spécificités au travers des époques et des lieux s’appuient sur trois invariants :

 

1. Comme tout être vivant, l’homme doit subvenir à ses besoins vitaux d’alimentation et de protection : manger, boire, s’abriter pour assurer sa pérennité. Avec le temps, ce besoin primaire s’étoffe de la gestion des besoins (très variable culturellement) et de la gestion de l’abondance.

2. Dès qu’il y a groupe, il y a coexistence d’activités de production et d’activités de liaison. L’homme étant un animal social, il a besoin de liens entre ses membres, de tissu social grâce notamment aux actions d’un sage, d’un chaman, d’un alpha ; il a aussi besoin de produire pour survivre grâce par exemple au chasseur, au sculpteur qui fabriquera des armes.

3. Très tôt dans l’histoire de l’humanité, les activités sédentaires et nomades ont également coexisté, avec toute la palette de situations intermédiaires dictées par les obligations du moment et les spécificités culturelles locales.

 

En tenant compte des ces trois invariants, et sans objectif d’exhaustivité, nous pouvons détecter cinq grandes étapes de l’évolution humaine, avec la perspective d’éclairer l’évolution des activités professionnelles et ce qui leur est assimilé. A chaque nouvelle étape correspondent de profonds changements d’habitudes, de mentalités, de technologies et de modes de vie et d’activités professionnelles.

 

I. Des débuts de l’humanité jusqu’au paléolithique (7 millions d’années jusqu’à environ 10 000 avant JC)

 

Il n’est pas essentiel ici de dater exactement le début du genre humain, d’autant que le sujet évolue régulièrement auprès des paléoanthropologues. Prenons comme référence le début des hominidés vers 7 millions d’années. De même, le paléolithique, âge de la pierre taillée, débute il y a environ 3 millions d’années et prend fin entre 10 000 et 7000 avant JC.

 

Globalement pendant cette longue période, les premiers hommes vivent en petits groupes. Ils sont nomades, vivant en campements temporaires se déplaçant en fonction de leur besoin alimentaire et des saisons. Ils mènent une existence de subsistance, veillent à se protéger de leurs prédateurs, vivent de chasse et de charognage, de cueillette et de pêche.

 

Ils gèrent déjà plusieurs activités en parallèle : construction d’abris, cueillette, fabrication d’outils en os, en pierre taillée, parfois avec manche, chasse, pêche, mais aussi sensibilités et manifestations artistiques avec des décorations sculptées et des perles, des parures et des instruments de musique avec des flutes, des vêtements cousues avec des aiguilles, ils apprennent à maitriser le feu et les pigments…

 

Les activités sont en partie collectives : construction d’abris avec bois et peaux d’animaux, partage de la viande, sépultures, art rupestre entre autres.

Certaines activités requièrent à la fois une grande créativité, une technologie poussée et une importante maitrise des matériaux.

Compte tenu de la complexité des tâches, tout porte à croire que les prémisses de la division et de la répartition des tâches existent déjà, en fonction des besoins, des capacités et des appétences des membres du groupe. Leur imagination leur permet d’inventer les rites pour marquer notamment la prise de conscience dans le cycle de vie, dans ses étapes de naissance et de mort. Le langage apparaît. Il permet une communication nouvelle entre les individus et engendre une révolution cognitive.

 

A cette période, la planète entière est déjà habitée par environ 10 millions d’individus. Les hommes peuplent l’Afrique, l’Europe, l’Asie, ils arrivent sur le continent australien et une partie de l’Océanie vers 49000 ans avant JC, sur le continent américain vers 17000 ans avant JC.

 

II. Le néolithique, aux environs de 10 000 avant JC à 3500 avant JC

 

Le néolithique, âge de la pierre nouvelle ou pierre polie, renvoie souvent au début de la sédentarisation. C’est juste mais réducteur : d’une part les mutations sont nombreuses et profondes, à la fois techniquement et socialement ; d’autre part, les évolutions sont lentes et disparates, et leur ordre d’apparition varie en fonction des régions. Compte tenu des recherches actuelles, les marqueurs du néolithique se trouvent d’abord au Moyen-Orient, dans la zone du croissant fertile et se seraient ensuite développés sur les autres continents.

 

Qui dit néolithique dit sédentarisation, villages et villes, domestication, agriculture et élevage, outils et armes en pierre polie, mégalithes, céramique et tissage. Qui dit néolithique dit économie de production et gestion de l’abondance (dès que le seuil de subsistance est franchi).

C’est le début du « toujours plus » avec l’apparition de stock, d’industrialisation, de rentabilité, de rendement, de division du travail, de frontières, de l’esclavage. C’est l’époque de l’invention du verrou et de la serrure pour protéger ce qui « a de la valeur ».

Ce serait aussi les débuts de la guerre.

 

Les petits groupes s’installent durablement pour attendre les récoltes. Les hommes construisent des villages en dur, en torchis, en briques crues ou en pierre, certains villages sont même lacustres. Les premières sélections génétiques apparaissent avec le choix des semences pour les récoltes futures. Les récoltes doivent être stockées, à l’abri des intempéries et des animaux d’où les céramiques et les premières poteries utilitaires pour conserver et pour cuire. Les animaux domestiqués procurent désormais du lait pour la consommation humaine. Les armes et outils sont plus sophistiqués et procurent un meilleur rendement. Le tissage permet de confectionner des vêtements et des sacs. L’émergence de la métallurgie débute en fin du néolithique.

 

Là où certains se spécialisent fortement dans une ou plusieurs activités « artisanales », il est des tâches de gestion collective comme le travail de la terre, la protection de réserve de grain, la défense du territoire, l’exploitation de sel. Les premières administrations sont inventées pour organiser la vie collective. Certains villages comptent plusieurs milliers d’habitants. Les nouvelles conditions de vie permettent une forte hausse de population, la sédentarité provoque un taux de natalité élevé. Ce sont les prémisses du commerce entre villages, le plus souvent de proximité. Mais certains exemples prouvent déjà un commerce par troc à échelle continentale.

 

Les populations ne vivent pas de manière homogène, certains continuent le nomadisme, d’autres adoptent le pastoralisme.

 

 

III. De 3500 avant JC à environ 1450, soit ce que nous appelons les périodes de l’Antiquité jusqu’à la fin du Moyen Age

 

La préhistoire se termine pour laisser place à l’histoire. C’est à la fois le début des « grandes civilisations », des premières cités-Etat et empires, des civilisations hydrauliques, l’invention de l’écriture et le travail du métal (cuivre, bronze puis fer), avec des variantes temporelles en fonction des lieux. On appelle d’ailleurs les civilisations protohistoriques celles qui n’ont pas développé de culture de l’écrit, mais qui connaissent les mêmes autres évolutions majeures de cette période.

 

Le monde était déjà multipolaire.

Lesdites grandes civilisations ne se limitent pas à la Mésopotamie et au pourtour méditerranéen, loin de là. D’ailleurs, les répertorier sur tous les continents serait fastidieux. Il est admis que les trois premières grandes civilisations (entre 3500 et 3000 avant JC) sont celles de Sumer, de l’Egypte et de l’Indus par la précocité, la technicité et l’ampleur de leur développement.

 

La population des villes pouvait atteindre plusieurs dizaines de milliers d’habitants. L’architecture et l’urbanisation sont très avancées avec des plans de ville, parfois à la géométrie poussée. La gestion de l’eau et les systèmes d’irrigation, de canalisation d’eau douce, de bassins et de récupération d’eaux usées sont encore aujourd’hui étonnants par leur précision, leur ingéniosité et leur efficacité, tout comme les ouvrages d’art. Les bâtiments pouvaient avoir plusieurs étages, les rues étaient pavées, certaines maisons particulières bénéficiaient de l’eau courante. Aussi, les architectes, les entrepreneurs et les maitres d’œuvre apparaissent.

 

Face au grand nombre d’habitants, les codifications visent à réguler au mieux la vie sociale puis politique. Les administrations se développent pour faire appliquer les règlementations, superviser les grands travaux, l’entretien des espaces publics et seconder le chef, qu’elle que soit sa dénomination.

 

Les productions, les troupeaux et les grands travaux nécessitent dorénavant de tenir des comptes pour s’assurer d’une vision d’ensemble et du suivi des situations. L’écriture est inventée dans cette optique comptable. Elle permet une accélération des connaissances, puisque les informations comptables d’abord, les idées et les connaissances ensuite sont stockées sur un support matériel (pierre, tablettes d’argile, papyrus, bambou, papier…). Rapidement, les lettrés constituent une nouvelle caste, ils ont le pouvoir de la connaissance. L’écrit devient sacré, avec notamment des niveaux de lecture variables et métaphoriques. Avec l’invention de l’écriture vient l’invention de l’école, nécessaire pour transmettre les savoirs, produire des écrits, stocker des connaissances. Les religions du Livre bénéficient de la puissance de l’écrit pour codifier et institutionnaliser les pratiques.

 

Le commerce intensif de grande échelle se développe. Les cités Etat sont construites autant que possible le long des fleuves ou sur le littoral pour bénéficier d’un emplacement commercial stratégique, combiner les voies de transport par bateaux et par chargement terrestre. Le travail du métal permet de moderniser le commerce grâce à la monnaie qui constitue une valeur d’échange et se substitue peu à peu au troc sur la plupart des continents. Outre la multiplication des commerçants, des opérateurs apparaissent pour prendre en charge les modes d’échange, ils deviendront les logisticiens.

 

Certaines grandes cités deviendront les capitales d’empires gigantesques, par des vagues de conquêtes et d’expansions. L’Antiquité est d’ailleurs la période de création d’armée de métier dans certaines cités et empires. La constitution d’empires facilite l’essor commercial, assied le pouvoir et la puissance des chefs, impose parfois la domination religieuse. Des taxes et impôts sont prélevés quasi-systématiquement sur les productions pour financer l’institutionnel et le public.

 

(suite prochainement)

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Cet article, en deux parties, s’appuie sur des recherches personnelles menées en 2013 et 2014 et diffusées en conférences à plusieurs reprises.

Ce socle a également constitué la base d’un travail de Jacques Pommier pour une détonante adaptation théâtrale « Un travail nommé… Désir » avec la communauté lyonnaise des Compagnons du Devoir et du Tour de France en avril 2015.

Les sollicitations répétées d’auditeurs m’ont convaincues de diffuser par écrit une synthèse de notre Grand Récit pour mettre en perspective l’ampleur de ce que nous vivons aujourd’hui et aider à la compréhension du monde actuel.

 

Cet article est édité sous licence Creative Commons « Attribution – Non commercial – Pas de modifications »: (CC BY-NC-SA). 

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