Un grand merci à Amal et son équipe pour cette très belle chronique de L’Esprit des mots. Un vrai travail d’écriture, qui va piocher dans plusieurs chapitres et saisit l’essence du livre.

BloomingYou, c’est le premier site en France dédié au mieux-être corps et esprit!

Sa démarche consiste à « aller chercher dans les livres qui nous font du bien des fondamentaux et des techniques scientifiques et psycho-philosophiques qui peuvent être utilisés par tous quelle que soit la culture ou la religion. »

Accédez à l’article sur le site BloomingYou ici répertorié dans les catégories éducation, époque, société, sagesse et philosophie.

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Voici la retranscription de la chronique:

  1. La recherche du vrai par les mots
  2. Travaillons-nous réellement?
  3. Pourquoi un emploi n’est pas un métier?
  4. Pourquoi le temps de loisir est devenu rare?

LA RECHERCHE DU VRAI PAR LES MOTS

LE POUVOIR DES MOTS 

Pour reprendre les mots d’Amal Dadolle à propos du Covid-19, nous vivons dans un monde où nous avons perdu tout lien d’authenticité et participons à la prospérité d’un système capitaliste dont la voracité n’a d’égal que sa stupidité.

A partir de quand avons-nous commencé à perdre le sens commun des choses ? Il existe, à n’en pas douter, plusieurs facteurs pour répondre à cette question. Nous allons en aborder un, la perte de sens des mots avec Audrey Chapot, auteur et anthropologue spécialisée en civilisation indienne et diplômée en conseil en organisation.

Les mots influencent nos croyances. Ils affectent nos comportements et orientent nos décisions collectives et individuelles, de gré ou de force, dans les champs de notre vie sociale et personnelle.

D’emblée, A. Chapot nous rappelle ce que nous oublions que trop : le pouvoir du langage. Elle fait ensuite le triste constat que dans les discours politiques ou d’entreprises, une large place est faite aux abus de langage. A tel point que nous avons perdu le sens premier de beaucoup des mots de notre quotidien.

Dans son livre « L’Esprit des mots » , aux éditions BoD « l’intention intime [d’A. Chapot] est de redonner corps aux mots pour reprendre corps soi-même. », et ce faisant d’habiter ce monde de façon plus consciente et lucide.

L’ÉTYMOLOGIE AU SERVICE DU SENS CRITIQUE

Prenons le mot « éducation » du latin « ex ducere », qui signifie conduire hors de soi. L’éducation est le processus par lequel l’individu va apprendre à s’adapter à son environnement grâce à l’acquisition de savoirs et de connaissances jugés fondamentaux pour sa communauté. En ce sens, l’éducation peut être aussi bien bénéfique que pernicieuse.

Si vous viviez en Corée du Nord ou dans le Meilleur des Mondes d’Huxley, l’éducation servirait à vous aliéner. Mais si vous viviez parmi les peuples premiers, l’éducation serait au service de votre être, afin que vous deveniez un adulte autonome et épanoui.

Qu’en est-il de notre propre système éducatif, l’Education Nationale ? Ni aliénation, ni épanouissement de l’être, nous sommes dans « le formatage, dans la transmission de savoirs (non de connaissance) pour être opérationnel ». Pouvons-nous nous en satisfaire ? C’est une autre question. Ce qui est intéressant, c’est de se rendre compte de l’ambivalence de ce mot dont la résonnance est instinctivement positive, mais dont la réalité ne l’est pas forcément.

Pour sortir du brouillard des discours vaseux et retrouver sens et cohérence à notre environnement, il est temps d’aiguiser notre esprit critique  en allant vers la connaissance.

L’étymologie nous y aidera. D’ailleurs, le mot « ’étymologie » a pour racine grecque  « le discours (logos) et  le sens vrai (etumon) », son sens premier est donc « la recherche du vrai ». Puisque notre société s’organise autour des mots « travail », « métier », et « loisir », nous allons nous plonger dans leur étymologie pour en redonner le plein sens.

TRAVAILLONS-NOUS RÉELLEMENT ?

COMMENT SE DÉFINIT LE TRAVAIL ?

Le mot « travail » est très intéressant. Il vient du latin « trepalium » signifiant « instrument de torture » et de fait à été assimilé au dur labeur. L’idée de travail n’apparaît pas partout. Par exemple, chez les peuples premiers, il n’existe pas. Ils ont bien des activités qui sont une forme de travail (chasser, cueillir, faire des maisons, tisser etc.) mais ils ne le vivent pas comme tel.

En fait, le « mot » travail est une idée liée aux empires et aux nations qui brassent une population de millions d’individus. Pour organiser la vie de tous et s’assurer une paix sociale, le travail est apparu et fut « conçu comme libérateur de la condition humaine. […] Chacun se doit d’accomplir sa tâche pour un souverain, une divinité, une cause, qui est la sauvegarde de son âme après la vie. »

« Le travail est une activité qui exige un effort soutenu et qui vise la modification, la création, la production de choses ou d’idées. » Par ailleurs, le « travail » doit remplir trois rôles :

  • Un rôle nourricier pour assurer sa pitance et sa sécurité. Tout effort méritant récompense, le travail génère de facto une rémunération.
  • Un rôle identitaire pour trouver sa place au sein de la communauté.
  • Un rôle social pour créer du lien et faire vivre la communauté.

En ce sens, est ce que-le travail remplit-il toujours ces rôles dans les sociétés occidentales ?

LE TRAVAIL À L’ORIGINE DES BROWN-OUT ET BURN-OUT !?

Pour Audrey Chapot, la réponse est clairement négative selon quatre causes :

  • Le travail ne remplit pas toujours son rôle nourricier

Comme en témoignent les bénévoles, les travailleurs pauvres, les entrepreneurs qui ne se paient pas toujours, les échanges de services, ou encore les stagiaires payés entre 30 et 50 euros par semaine.

  • La prédominance du travail dans notre temps qui vient brouiller la ligne de démarcation entre le temps de loisir et le temps de travail.

Avec le numérique, les choses sont devenues beaucoup moins binaires, on peut travailler à toute heure et en tout lieu. Et à nouveau, suivant si on est un employé ou à son compte, on n’aura pas le même rapport au temps de travail.

  • Une logique gestionnaire et productiviste qui est à bout de souffle et enlève du travail son rôle social, voire identitaire.

« Tout se mesure, tout s’uniformise. Le manager est trop souvent pris en tenaille dans un rôle de gestion de production de meilleure qualité avec moins de moyens pour un objectif à court terme avec de moins en moins de visibilité et de projection sur le moyen et le long terme. » Bref, on doit réaliser des miracles sans savoir à quoi ils vont servir.

  • La dernière cause est la conséquence directe de ce désordre : c’est la mort de l’élan vital, de la possibilité de vivre l’état de flow à travers son travail.

En résumé, le travail porteur de sens n’est pas forcément le plus nourricier. Pensons aux femmes de ménage, aux infirmiers, aux chercheurs etc. Par ailleurs, le travail exempt de rôle social et identitaire mais bien nourricier, comme les bullshit jobs expliquent l’apparition des burn-out  et brown-out.

POURQUOI UN EMPLOI N’EST PAS UN MÉTIER ?

Entre une activité salariée, un emploi, une profession et un métier, on pourrait croire qu’il n’y a aucune distinction. Il y en a pourtant, et elles sont révélatrices de notre conception du travail.

L’activité est l’application de notre pouvoir d’agir dans un contexte défini.

La profession est une déclaration publique, et par extension elle est devenue la déclaration de sa condition sociale et de son métier.

L’emploi est une occupation, une fonction ou une tâche. Un terme qui signifie uniquement le fait de faire quelque chose.

Le métier, quant à lui est bien plus qu’un emploi. C’est une occupation, une fonction ou une tâche qui répond à un besoin utile à la société et qui donne des moyens de subsistance à celui qui l’exerce. Elle est donc là la différence entre un métier et un emploi : le premier inclut du sens, quand le second n’engage à rien.

Les premiers métiers étaient tenus par les artisans, appelés les gens de mestier. Le mot revêt également un aspect religieux : « Le métier inclut la notion de service divin par l’épreuve de la foi qui existe dans le devoir de s’accomplir dans les affaires temporelles. »

Dans la France très chrétienne, tout le monde exerçait un métier, y compris ceux qui couchaient dans la soie et mangeaient dans un service en or. Quand Louis XIV rédige ses mémoires, le titre choisi est « Le métier de roi ».

L’accomplissement intérieur se matérialise par un état d’esprit propice au fait de vouloir bien faire et par une œuvre. Cette idée perdure encore chez les Compagnons dont l’examen final est la réalisation de son chef d’œuvre.

POURQUOI LE TEMPS DE LOISIR EST DEVENU RARE ?

LA PERMISSION DE NE RIEN FAIRE

Le loisir est du temps à disposition pour soi. Tout simplement. Etymologiquement, il correspond à ce qui est permis. Le temps de loisir est donc temps un hors de nos obligations, où l’on peut prendre la liberté de faire tout ce qu’on veut, y compris ne rien faire du tout.

Du loisir, nous en avons une approche ambiguë : c’est à la fois un plaisir que l’on recherche mais aussi un inconfort. Selon la tradition judéo-chrétienne, l’humanité a fauté dès lors qu’Adam et Eve ont déçu Jéhovah. Eux qui étaient abonnés au loisir éternel se retrouvent à devoir trimer ici-bas. « C’est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain ». Le travail est ainsi valorisé par Dieu, l’Autorité Suprême. Et dès lors, il est indispensable que le temps soit avant tout consacré au travail.

Dieu ayant toujours bon dos, il est connu que le temps de loisir a toujours fait peur aux autorités. « Trop de loisirs c’est la débauche publique assurée ». Les gens, à qui il est donné trop de temps de penser, dérivent dans les vices moraux et sont ennemis de la paix et de l’ordre.

CONFONDRE LOISIR ET DIVERTISSEMENT

Nous avons aujourd’hui beaucoup plus de temps de loisir que nos ancêtres (pas forcément ceux du Moyen-Âge mais assurément ceux du XIXe et XXème siècle). Enfin, à ce que l’on pourrait penser. Car Audrey Chapot note que tout notre temps de loisir est majoritairement dévolu au divertissement.

Il est vrai que « les deux termes ont une idée commune : celle de passer son temps de manière agréable. » Cependant, la finalité du loisir est celle de prendre du temps pour soi. Toute notre attention est concentrée sur nous, ce qui n’est pas le cas quand on se divertit.

Le divertissement est lié au mot « distraire », qui est l’acte de détourner quelque chose ou quelqu’un. Sa finalité est de monopoliser du temps de cerveau à autre chose qu’à soi.

Ce que l’on retient de cette brève plongée étymologique, c’est que nous devrions peut-être nous interroger : sommes-nous davantage une société d’emploi et de divertissement, plutôt que de travail et de loisir ? C’est certainement une hyperbole, mais elle a le mérite de mettre en relief le caractère superficiel de notre société moderne.

Appeler un chat un chat permet de clarifier les idées et de sortir du brouillard général pour retrouver sens et cohérence à son niveau. Ce qui est déjà un bon début !

Source: Audrey Chapot, « L’Esprit des mots », éditions BoD, 2019

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